I. Définition des ephemera culturels
Les ephemera (prononcé \e.fe.me.ʁa) désignent des documents imprimés, parfois enrichis d’éléments manuscrits, produits dans un but précis et non destinés à survivre au-delà de cet objectif initial. Ils sont conçus pour répondre à un usage ponctuel — informer, annoncer, orienter, inciter — et sont, par nature, voués à disparaître une fois leur fonction remplie. Cette dimension transitoire explique qu’ils aient longtemps été considérés comme des objets secondaires, voire négligeables, promis à l’oubli ou à la destruction après usage.
Affiches, tracts, dépliants publicitaires, programmes de spectacles, cartes de visite ou cartes de vœux constituent autant d’exemples de ces productions. Leur caractère éphémère ne les empêche cependant pas d’être essentiels au moment de leur diffusion : ils participent pleinement à l’écosystème informationnel et symbolique dans lequel ils s’inscrivent.
Les ephemera culturels se distinguent des autres formes d’ephemera par leur lien étroit avec des contenus culturels — œuvres, événements, programmations, artistes ou institutions. Ils dépassent ainsi leur fonction purement utilitaire. Leur qualité graphique, narrative et symbolique agit comme un indicateur indirect de la qualité créative des œuvres qu’ils promeuvent : catalogue de bibliothèque, affiche de spectacle, programme de festival ou visuel d’exposition cherchent à « être à la hauteur » de ce qu’ils représentent, sans pour autant en avoir le statut ou la reconnaissance institutionnelle.
Ces objets occupent une place centrale dans les dynamiques de découvrabilité. La découvrabilité désigne à la fois la disponibilité d’un contenu — en ligne ou hors ligne — et sa capacité à être repéré, identifié et choisi au sein d’un environnement saturé de propositions, notamment par des personnes qui n’étaient pas en recherche active de ce contenu. Or, les contenus culturels sont, par essence, composés d’inconnus : auteurs peu identifiés, œuvres singulières, propositions inattendues. Les ephemera culturels ont précisément pour fonction de créer un pont entre le connu et l’inconnu : ils mobilisent des repères familiers (codes graphiques, émotions partagées, figures reconnaissables) afin de susciter l’envie de découvrir ce qui ne peut encore être nommé ou décrit.
II. Différentes formes d’ephemera culturels permettant la découvrabilité des contenus
1. Partir d’éléments connus comme support de découverte
Une première catégorie d’ephemera culturels repose sur l’utilisation d’éléments déjà identifiés par le public. Le connu devient alors un point d’ancrage, une porte d’entrée vers des contenus encore inconnus.

1.1. La communication centrée sur l’institution
Dans ce modèle, l’institution elle-même constitue le principal point d’accroche. Portails de médiathèques, brochures institutionnelles ou supports de communication culturelle adoptent souvent des codes graphiques et discursifs proches de ceux des administrations : hiérarchisation claire de l’information, sobriété visuelle, neutralité du ton.
Cette approche tend à délaisser les codes culturels ou artistiques au profit de codes institutionnels, perçus comme rassurants et légitimes. La découvrabilité repose alors sur des logiques thématiques : genres, cycles, sélections, classements, recommandations organisées. Le public est invité à explorer une offre structurée, dans laquelle l’institution agit comme garante de la qualité et de la cohérence des contenus proposés.
1.2. La communication centrée sur le contenu
À l’inverse, certains ephemera mettent au premier plan le contenu lui-même. Les affiches de cinéma en constituent un exemple emblématique. Elles reposent sur la promesse d’un « avant-goût » : une image, une scène, un extrait narratif ou visuel censé condenser l’essence de l’œuvre.
La communication ne décrit pas l’ensemble, mais en propose une fragmentation signifiante. Le fragment fonctionne comme une promesse : ce qui est montré n’est qu’une partie de ce qui reste à découvrir.
1.3. La communication centrée sur l’utilisateur
Dans les environnements numériques, notamment sur les plateformes de partage de vidéos, la communication peut être centrée sur le public lui-même. Les vignettes YouTube illustrent cette logique : elles mettent en scène le goût de l’utilisateur, la réaction émotionnelle, ou encore la relation parasociale entretenue avec un créateur identifié.
La théâtralisation de l’émotion — surprise, rire, indignation, émerveillement — devient un moteur de découvrabilité. Le contenu est moins présenté pour ce qu’il est que pour l’expérience émotionnelle qu’il promet.
2. Mettre en scène l’inconnu
Une seconde catégorie d’ephemera culturels renonce partiellement à la description ou à l’argumentation. La communication centrée sur la découvrabilité, comme celle des programmations culturelles ou des festivals, assume l’impossibilité de décrire exhaustivement ce qui est proposé.
L’inconnu est alors revendiqué : trop de propositions, trop de diversité, trop d’imprévus pour être résumés. La communication ne cherche plus à expliquer, mais à susciter le désir d’exploration.
Les codes graphiques mobilisés relèvent de l’évasion, de la sensorialité et de l’expérience émotionnelle. L’affiche ou le visuel agit comme un seuil : passage vers un autre monde, invitation à sortir du quotidien, à accepter l’incertitude comme valeur positive.
III. Signes graphiques des ephemera de découvrabilité mettant en scène l’inconnu
Les ephemera orientés vers la découvrabilité mobilisent un ensemble de signes graphiques récurrents, qui participent à la construction de l’inconnu comme promesse désirable.
1. Typographie
La typographie devient un élément expressif à part entière : lettres sculpturales, tailles variables, superpositions avec l’image, caractères qui passent sous ou derrière les visuels. Le texte peut être traité comme un bâtiment, un volume ou une matière, participant à l’espace graphique plutôt que de le commenter.
2. Figures humaines
Le corps humain est omniprésent, souvent fragmenté ou mis en gros plan : œil, main, bouche, cheveux, visage. Les figures du visiteur, du musicien ou du danseur incarnent l’expérience à venir. Le corps peut être renversé, démultiplié ou désorienté, traduisant l’idée de déplacement et de transformation.
3. Univers symboliques
Les univers visuels convoqués sont nombreux : célestes, floraux, maritimes, aériens, urbains ou nocturnes. Ils évoquent le voyage, l’élévation, l’évasion ou la fête. L’iconographie peut également puiser dans l’Antiquité, le baroque, le cirque ou l’abstraction, brouillant les repères temporels et culturels.
4. Objets et seuils
Rideaux, portes, passages, sources lumineuses ou bâtiments emblématiques agissent comme des métaphores du franchissement. Ils matérialisent l’idée d’un accès à autre chose, d’un seuil à traverser.
5. Traitement plastique et composition
Peinture, dégradés, monochromes et effets plastiques renforcent la dimension sensible de la représentation. La composition peut jouer sur la profusion, l’assemblage, l’énumération ou l’association inattendue. Le cadre est parfois débordé, fragmenté ou déconstruit, accentuant l’impression d’inconnu.
6. Modes de représentation
Photomontage, mise en scène photographique, gravure, dessin sur photographie ou aplats de couleur contribuent à éloigner la représentation du réel immédiat. L’image n’explique pas : elle suggère, elle trouble, elle ouvre.
